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"Trouver le Sud, sans perdre le Nord"

Raconte-moi le transit d’Entrecasteaux...


Aube, 6h30 - C’est l’esprit toujours embrumé que l’on prend le départ vers des contrées qui nous paraissent encore bien lointaines. Le réveil est difficile, le corps tout entier râle, réclamant ses quelques minutes de repos supplémentaires…. Il faut pourtant mettre la machine en route et suivre le rythme, déjà d’un pas certain. Ascension de la première côte du « chemin tracteur », on dépasse le Concasseur et les Cratères Dumas. Ça y est, on quitte la base. C’est pour la bagatelle de presque 10 heures de transit que l’on se met en route. Non, ce n’est pas vers les Montagnes Hallucinées de H.P. Lovecraft que nous partons avec autant d’entrain, mais bien les Falaises d’Entrecasteaux.


« Falaises d’Entrecasteaux ». On entend parler de ces lieux bien avant de mettre les pieds sur Amsterdam. Ses falaises « mythiques » aux « milliers d’oiseaux », sa cabane si « magique » (un « palace » diront certains), mais surtout, son ambiance tellement « particulière » qui nous marque à vie. Dès les premiers jours d’hivernage, on espère décrocher le précieux sésame : avoir l’opportunité de participer à une « manip ornitho » à Entrecasteaux (comprendre : une sortie terrain dans le cadre d’un programme d’étude ornithologique) pour fouler ce lieu sacré. Car si ce site est en accès extrêmement restreint par les enjeux écologiques et de sécurité qui y planent, l’ornithologue de la mission fait partie des quelques chanceux à fréquenter ces falaises de nombreuses fois au cours de l’hivernage. Règles de sécurité obligent, les fameuses « manips » hors base s’effectuent toujours à trois personnes, quel que soit le besoin en aide du « chef de manip ». C’est ainsi toujours l’occasion pour nombreux d’entre nous de parcourir l’île, à l’occasion de sorties ornithologie, botanique, suivi des mammifères introduits, logistique sur sites isolés (cabanes), etc… Entrecasteaux fait donc partie de ces quelques lieux reclus où planent une magie indéniable - ce n’est certes pas le seul - que l’on espère découvrir en participant aux manips qui y seront effectuées au cours de l’année.

Carte des sorties hors-base, produite par la Réserve Naturelle des Terres Australes Françaises

Carte des sorties hors-base produite par la Réserve Naturelle des Terres Australes Françaises

Entrecasteaux, c’est aussi son transit, traversant l’île dans toute sa longueur. Avant toute chose, il va falloir le vaincre, lui et sa météo parfois (toujours ?) très capricieuse. Une fois quitté le chemin tracteur, c’est le début du sentier monotrace où commence la longue ascension jusqu’à la Caldeira, ancien cratère effondré formant un plateau au sommet de l’île. Première grosse étape, surtout à froid. Les jambes ne sont pas d’accord, mais elles n’obtiendront pas gain de cause. On marche en file indienne, silencieux, en suivant attentivement le petit sentier et en veillant à ne pas abîmer la végétation qui nous entoure. Fougères, mousses, scirpes et joncs… plus on monte et plus la végétation devient spécifique des milieux saturés, nous offrant alors de somptueuses myriades de couleurs vives. Mais ce milieu devient aussi de plus en plus fragile et les empreintes laissées par l’homme, encore visibles plusieurs années après, ne cessent de nous le rappeler. Le ciel se fait menaçant, la couverture nuageuse s’amassant sur toute la partie sommitale de l’île est proche des 100% de saturation. Il faudra pourtant s’y plonger pour plusieurs heures. Comme on se le répète souvent ici : « on est dans les Australes, les gars ! », malgré les allures de Club Med Taafien de l’île en sa période estivale. Après une ascension efficace, le panneau « Entrecasteaux » est devant nous, ça y est. L’objectif, même si toujours très lointain, devient étrangement concret. S’ensuit alors une longue montée de plus en plus physique et… boueuse ! Il faut traverser les légendaires « souilles », dépressions dans lesquelles s’accumule la boue et cherchant coûte que coûte à nous avaler vivants, avant d’atteindre la Mare aux Canards. Grosse déception : il n’y a pas de canards. Bon, on s’en doutait un peu… mais ce petit point d’eau nous permet de refaire le plein de nos gourdes, avant d’attaquer une dernière montée dans les rochers pour atteindre la Caldeira. Première étape de ce transit achevée et quelques heures de marche derrière nous, première vacation à la radio VHF pour avertir la base que tout va bien.

Vue de la Caldeira, depuis le Mont de la Dives - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND

Vue de la Caldeira, depuis le Mont de la Dives - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND

Sentier sur la crête de la Caldeira, à proximité du Ravin de Coleridge - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND

Sentier sur la crête de la Caldeira, à proximité du Ravin de Coleridge - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND

Nous voilà au sommet de l’île. Enfin, pas tout à fait… puisque le sommet, culminant à 881m, est formé par le Mont de la Dives. Pas d’ascension pour cette fois, mais longer la crête bordant ce géant des Australes, en passant au bord du Ravin de Coleridge, nous offre déjà une belle récompense paysagère. Cette partie se complique un peu, le vent n’est pas décidé à nous laisser passer sans encombre. Les forces de la nature se déchaînent et cherchent à nous interdire de franchir cette dernière barrière avant que les mythiques falaises commencent timidement à se dévoiler… Mais cette fois encore, elles n’auront pas eu raison de nous. Malgré les rafales dangereusement déstabilisantes, on laisse enfin la Dives derrière nous et s’entame maintenant la traversée en bordure du Plateau des Tourbières, balisée par des caillebottis protégeant tant bien que mal la fragile végétation hygrophile de tourbière. Le Plateau n’a pas à rougir à côté des fabuleuses Entrecasteaux. L’apercevoir brièvement entre quelques éclaircies paraît être un privilège offert par Dame Nature aux marcheurs invétérés étant parvenus jusqu’ici. Quelques gigantesques Albatros d’Amsterdam planent fièrement dans le ciel, au-dessus de cet immense plateau décharné, renforçant l’aspect préhistorique de l’étendue sauvage et brute qui s’offre à nous. Là non plus, ce ne sera pas pour cette fois. Mais ce n’est que partie remise, puisque le Plateau des Tourbières nous réserve bien d’autres surprises, que l’on découvrira à l’occasion d’autres manips avec notre chère Ornitho…

Plateau des Tourbières, partie "Vieux Plateau", surplombé par le Mont Fernand - 29 Décembre 2017 - C. TANTON

Plateau des Tourbières, partie "Vieux Plateau", surplombé par le Mont Fernand - 29 Décembre 2017 - C. TANTON

Albatros d'Amsterdam (Diomedea amsterdamensis), maître incontesté du ciel amstellodamois - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND

Albatros d'Amsterdam (Diomedea amsterdamensis), maître incontesté du ciel amstellodamois - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND

Trêve de rêvasser de plumes et de tourbes, il faut encore marcher un peu pour passer devant le Rocher du Lapin (où du caméléon, d’après mes observations personnelles…) et enfin atteindre le Pignon, belvédère où l’on apercevra les saintes falaises. Arrivé au dit Pignon, c’est la première vague d’émotions qui monte. La météo s’est montrée miséricordieuse et nous laisse entrevoir une partie des falaises en contrebas. D’ici, on distingue déjà la cabane dans laquelle nous allons passer près d’une semaine en autarcie. Si proche à vol d’oiseau, et pourtant, de nombreuses heures d’efforts nous attendent encore. Oiseaux qui d’ailleurs, s’en donnent à cœur joie au-dessus de nos têtes. Pattes dépliées, la tête dans tous les sens, les Albatros à bec jaune et Albatros fuligineux nous survolent, curieux et intrigués. Peut-être rient-ils de nous intérieurement d’ailleurs. Pour la descente à pic qui s’annonce, nos bottes (même « Aigle ») ne font pas le poids face aux fuselages de ces rois des airs. Dernier coup d’œil à la cabane et à nos amis ailés, on se remet en route. Il faut maintenant s’attaquer à la longue descente raide en direction de la Salle à Manger. Les jambes souffrent un peu - le dos aussi, les sacs sont chargés - mais l’irrésistible envie d’arriver à destination, seulement quelques mètres « plein gaz » plus bas, surpasse largement la fatigue. Finalement, on avale cette dernière section rapidement.

Le Pignon, entre les falaises d'Entrecasteaux et le Plateau des Tourbières - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND

Le Pignon, entre les falaises d'Entrecasteaux et le Plateau des Tourbières - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND

Vue des falaises d'Entrecasteaux depuis le Pignon - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND

Vue des falaises d'Entrecasteaux depuis le Pignon - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND


Une fois arrivé à la Salle à Manger, là encore : rien à manger, hélas, mais simplement une fourchette plantée dans le sol en guise de décoration. C’est ici que démarre la descente en main courante, suivie d’une partie en via ferrata. Dernière ligne droite avant d’atteindre le pied des falaises. Quand on est chanceux, on peut apercevoir l’île Saint-Paul d’ici. Raté pour ce coup-ci, mais on ne s’en plaindra pas. On s’en est bien tirés jusque-là, malgré le vent tout de même féroce (nos collègues de Kerguelen et de Crozet riraient probablement, d’accord…). On respire un coup, on retrousse nos manches, on équipe nos gants et en route pour la partie sport du parcours : une bonne dose de dénivelé négatif d’un coup, à base de cordes et d’agrafes métalliques. Finalement, on s’amuse bien et ça défile vite. Mais une idée nous traverse quand même l’esprit : en montée, au retour, ça va piquer sévèrement ! Une fois les sections de cordes terminées, on équipe les harnais et les casques. Nous voilà maintenant sur la partie via ferrata. Là encore, c’est ludique et ça nous rappelle un peu nos lointaines activités montagnardes de métropole. Au fur et à mesure qu’on entame les dernières portions, le littoral se dévoile à nous. La Cathédrale, massif rocheux avancé sur la mer, bientôt détaché de la falaise dont il semble vouloir se séparer, trône fièrement sur son royaume côtier. Le flanc de falaise où l’on imagine déjà les milliers d’oiseaux en train de nicher commence à se dévoiler lui aussi. On reste quand même concentré, plus que quelques efforts à faire encore.

Ballet d'Albatros au-dessus de nos têtes, à la dernière étape de la via ferrata - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND

Ballet d'Albatros au-dessus de nos têtes, à la dernière étape de la via ferrata - 28 Mai 2018 - Y. BERTRAND

La via ferrata terminée, nous voilà maintenant sur la terre ferme. On continue d’ouvrir grands les yeux, mais pas que... Le spectacle auditif est époustouflant : c’est une véritable symphonie dans nos oreilles, jouée par les Albatros à bec jaune, les Albatros fuligineux et les Gorfous sauteurs. Il reste encore un morceau de trajet à faire avant d’atteindre notre destination, mais on se retrouve déjà submergés par l’émerveillement. Les oiseaux, les falaises, la mer : il n’en fallait pas plus pour comprendre ce qui rend cet endroit si spécial. La dernière traversée au milieu des scirpes et des joncs en direction de la cabane nous offre encore quelques surprises. On croise des Otaries, cachées dans les fourrées en train de rêvasser de crustacés et de vagues à surfer – ou très fâchées d’avoir été dérangées, pour celles au sommeil plus léger – mais aussi des Gorfous, en route pour leur valeureuse ascension épique vers les colonies en haut de falaise (quand on voit dans quel état ils arrivent, on comprend que le caractère « épique » n’est pas exagéré). Il faut avancer à l’aveuglette, dans la boue (encore et toujours !), et faire quelques vocalises pour éviter le croquage de mollet intempestif par certaines Otaries trop bien cachées. Certains parlent même de « Viêtnam » pour décrire cette dernière portion du périple Entrecastien… Une fois cette zone franchie, on débarque sur la plage, remplie d’Otaries, de Gorfous en transit, et de Skuas à la recherche de quelques restes à se mettre sous la dent. Ici, la vue est bien dégagée, plus besoin de se faire remarquer. La discrétion est de mise parmi ces hôtes qui vont nous tolérer pendant quelques jours dans ce havre de paix. D’ici, nous ne voyons toujours pas la cabane. Mais après quelques pas et un dernier petit relief à franchir, c’est la surprise.

Refuge des Becs Jaunes, cabane IPEV à Entrecasteaux - 26 Mai 2018 - Y. BERTRAND

Refuge des Becs Jaunes, cabane IPEV à Entrecasteaux - 26 Mai 2018 - Y. BERTRAND

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, nous voilà devant la porte du « Refuge des Becs Jaunes », cabane IPEV offrant un réconfort aux « manipeurs de l’extrême » venus fouler de leurs bottes ces lieux sacrés. Au-dessus de nos têtes, des nuées d’Albatros tourbillonnant dans le ciel. Devant la cabane, des Albatros en train de nicher à flanc de falaise. Derrière la cabane, la mer et son horizon dégagé. Pas de doute : c’est bien au Paradis que nous allons être pour ces quelques jours. Et dire qu’il aura fallu tomber sur l’île Amsterdam pour le découvrir.

A suivre...

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